Cette citation “Toute chose ressemble à un clou, pour celui qui ne possède qu’un marteau ?” est connue aussi sous le terme de “loi de l’instrument”. La première référence à ce principe date de 1962 avec Abraham Kaplan (1), professeur de philosophie qui l’a appliqué à l’éducation. Usuellement, elle est attribuée à Abraham Maslow en 1966. De plus, elle est rentrée dans la culture populaire grâce au Crime de l’Orient Express (2).
La loi de l’instrument appliqué au digital
Elle s’applique, hélas, très bien au choix d’une solution informatique à un problème donné.
Depuis, le concept s’est étendu vers l’informatique avec l’apport de José M.Gigaldo qui l’a théorisé “golden hammer” (“marteau d’or”) en 1998 (3). Il décrit que le “golden hammer”, c’est la tendance à utiliser systématiquement une technologie familière, même lorsqu’elle n’est pas la plus adaptée.
La chose : le besoin métier
L’industrie, comme la majorité des autres entreprises, est organisée en processus. Les besoins en digitalisation émergent à divers points, pour fiabiliser et faciliter la transmission ou l’acquisition d’information.
Pour l’adepte de la loi de l’instrument, ce besoin ou problème à résoudre dans l’entreprise apparaîtra comme simplifié. Celui qui cherchera à le résoudre techniquement sera souvent un éditeur ou intégrateur de solution numérique. Tout naturellement, il va orienter le problème de manière à le faire entrer dans l’empreinte de ses solutions. S’il est vraiment plus spécialiste de l’informatique que du secteur d’activité de l’entreprise qui a un problème à résoudre, il y a un risque que la solution proposée ne résolve pas le problème entier, qu’elle ne “rentre” pas bien dans les processus existants…
La chose “besoin digital” est donc à caractériser le plus précisément possible avec :
- suffisamment de hauteur de vue pour considérer les choix techniques possibles,
- suffisamment de connaissance profonde du secteur d’activité pour ne pas éloigner la solution du besoin.
Les marteaux : stack et biais
Ce qu’on nomme parfois “stack technique” regroupe l’ensemble des outils et langages mis en œuvre pour apporter la réponse.
Les “clous” sont très différents les uns des autres :
- solutions totalement sur-mesure dans un langage informatique plus ou moins bas niveau,
- solutions sur le cloud (ou SaaS) ou locale,
- solution s’appuyant sur un outil déjà en existant…
Dans tous les cas, le résultat peut être satisfaisant si le problème a été correctement compris et traduit. Chaque solution peut ainsi avoir des avantages et des inconvénients.
Chaque marteau sa contrainte
Dans le cas où la solution est basée sur un outil déjà développé par l’apporteur de solution, l’avantage est sa maîtrise. Il manie très bien son marteau et moyennant quelques efforts, si le prix de ces efforts n’est pas rédhibitoire, il apportera clé en main une solution qu’il saura, théoriquement, maintenir. Ou du moins la responsabilité sera totalement sur ses épaules. L’inconvénient sera que parfois, il a peut-être un peu trop martelé et que la solution sera bancale…
Dans le cas où l’offreur de solution dispose d’un panel de solutions et qu’il s’adapte en sélectionnant celle qui est la meilleure selon ses critères, l’avantage est que le résultat devrait être stable et “propre”. L’inconvénient est qu’il a probablement utilisé des outils appartenant à des tiers et qu’il ne peut pas être certain, sur le long terme, de pouvoir continuer à les exploiter aux mêmes conditions. Comme ce fut le cas avec Java (4), longtemps proposé gratuitement et devenu payant…
Enfin, dans le cas d’une solution totalement sur-mesure, les avantages dépendent de celui qui propose cette solution : a-t-il la souplesse du choix de son langage ? Va-t-il orienter aussi la solution en fonction des syntaxes qu’il maîtrise ?
Une solution choisie principalement parce qu’elle est familière peut également générer une dette technique importante sur le long terme (5).
Ainsi, les solutions techniques de plus en plus nombreuses sont à évaluer et une des questions à se poser reste : suis-je en discussion avec un prestataire “ouvert” et curieux ?
Exemple concret : API / ETL
Un exemple fréquent concerne la récupération et la centralisation de données provenant de plusieurs logiciels via des API.
De nombreux outils spécialisés existent pour réaliser ces traitements ETL (Extract, Transform, Load). Certains proposent des interfaces graphiques très puissantes, des centaines de connecteurs et des possibilités presque illimitées.
Pourtant, ces solutions ne sont pas toujours les plus adaptées.
Dans certains contextes, un outil très complet peut introduire une sur-complexité inutile :
- infrastructure plus lourde,
- consommation de ressources plus importante,
- dépendance à un éditeur,
- coûts de licence évolutifs,
- maintenance plus difficile,
- besoin de formation supplémentaire.
À l’inverse, une solution totalement développée sur mesure peut devenir difficile à maintenir si elle repose sur des choix techniques trop spécifiques ou peu documentés.
Le bon choix dépend donc moins de “l’outil préféré” du prestataire que :
- du niveau réel de complexité du besoin,
- des compétences disponibles côté client,
- des contraintes budgétaires,
- des enjeux de pérennité,
- et même des objectifs de numérique responsable (6).
Une solution techniquement impressionnante n’est pas nécessairement la meilleure réponse au problème posé.
L’AI amplifie-t-elle le phénomène
Avec l’IA, on observe une amplification du phénomène en même temps que la possibilité de s’ouvrir encore plus. Le versant négatif, l’amplification de la loi de l’instrument vient du fait que l’IA elle-même privilégie certains langages comme le Python. On peut donc penser que même si le Python n’est pas le plus adapté, il sera sélectionné dans davantage de projets. Le versant positif est que l’IA, connectée sur internet, peut aider les curieux à chercher et challenger les solutions.
Restons positif : l’IA donne accès à la connaissance, bien utilisée, avec un esprit curieux, elle permet d’ouvrir le champ des possibles et de proposer les meilleures solutions.
Conclusion sur les choix techniques
La loi de l’instrument n’est pas un défaut réservé à l’informatique : elle touche tous les domaines techniques.
Mais dans le digital, où les outils évoluent rapidement et où les effets de mode sont fréquents, elle peut conduire à des choix coûteux ou inadaptés.
La qualité d’une solution ne dépend donc pas uniquement de sa sophistication technique, mais surtout de son adéquation avec le besoin réel, les usages et les contraintes de l’entreprise.
Finalement, le meilleur partenaire n’est peut-être pas celui qui possède le plus gros marteau, mais celui qui accepte parfois de ne pas l’utiliser.
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(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_l%27instrument
(2) https://fr.wikiquote.org/wiki/Le_Crime_de_l%27Orient-Express_(film,_2017)
(3) https://en.wikipedia.org/wiki/Golden_hammer
(4) https://elee.com/fr/blog/nouvelle-politique-java-2023-les-defis-de-cette-surprise


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